Observatoire photographique
Cet observatoire vise à consigner des réflexions générales sur la photographie, un média aux propriétés uniques. Je procède en revenant sur des images que j’ai moi-même réalisées et à partir desquelles j’ai pu tirer, rétrospectivement, certaines leçons. Peut-être y trouverez-vous, en écho à vos propres expériences, des remarques qui vous amèneront à consolider votre démarche ?

Morpholux

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Composition banale ou pas? [ 5 novembre 2011 ]

En général, nous avons développé un reflex de décentrement du sujet principal dans nos compositions. L’image ci-dessous ferait exception? Oui et non.




Même si le point focal de notre scène est parfaitement centré (au moins sur l’axe vertical), il nous semblait que l’image évoquait, malgré tout, une certaine dynamique. Les lignes obliques du chemin de table viendraient briser le ton monocorde de la composition. Parfois, très peu de choses suffisent.

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D’un simple verre [ 12 avril 2011 ]

La scène ne montre presque rien, sinon l’absence de présence. Une image quasiment insipide : la table mise d’un restaurant inoccupé. Qui aurait dit que l’on pouvait tirer une image intéressante d’un tel lieu?




Pourtant, la lumière joue son rôle de soutien dramatique. Notez la manière dont le verre posé sur la table est éclairé à contre-jour et se découpe précisément sur le fond plus sombre du cadre de la fenêtre. Notez comme les salière et poivrière de la table voisine, hors foyer et à gauche de l’image, agissent comme rappel de la forme principale. Notez comme les coloris des tons rabattus chauds et froids contrastent subtilement entre eux. Enfin, notez l’étrange effet de déformation dans la fenêtre, formant une texture résultant d’une feuille de plastique destinée à isoler la pièce pendant la saison froide.

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Il y a toujours de l’ordre dans une image [ 3 janvier 2011 ]

Malgré l’immobilisme apparent de la scène ci-dessous, nous savons que le monde est en perpétuel changement. L’image, comme la plupart des photographies, montre clairement une réalité marquée par le passage du temps. On a empilé de vieilles planches, jeté une échelle, amoncelé des déchets organiques. Les objets éparpillés étaient sans doute ailleurs avant de se retrouver là. Ils se décomposeront, seront brulés ou récupérés, qui sait?




En fixant l’état du monde et en étalant un «moment précis» sur toute la durée de vie de l’image, la photographie interrompt ce flot continu de transformations. Ce qui était tout bêtement empilé de façon aléatoire devient soudainement une construction à contempler. On peut s’arrêter sur chaque détail de la scène (la texture sur les planches de bois, un clou tordu, deux brindilles croisées, une feuille enroulée) et prendre «son» temps. Or, le temps de lecture d’une image, au même titre que tous les efforts consacrés à la «saisie d’un phénomène», mène inévitablement à de l’ordonnancement.

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Qui donc a eu l’idée le premier? [ 13 octobre 2010 ]

En création, il n’est pas rare de se poser une telle question même si, l’on s’en doute, la réponse n’existe pas. Il est en effet impossible de définir la première manifestation d’une idée. Celle-ci émerge de la combinaison de différentes observations. Elle a pu surgir partiellement, lors d’un accident ou à la suite d’une cogitation profonde. Par ailleurs, la forme aboutie de cette idée se dessine au travers d’une multiplicité de manifestations, dont celle fournie par l’exemple ci-dessous. Ici, la simple image d’une réflexion a été retournée à l’endroit.




Comme bon nombre de peintre et photographes, nous avons été frappé par la vue d’une scène au travers de sa réflexion. En raison de l’irrégularité des contours induits par ce miroir imparfait, l’image sur le plan d’eau reproduit les objets comme s’ils étaient étalés sur la toile d’un artiste. Les déformations tendent à laisser plus de place à la rêverie et nous aident à mieux savourer la couleur et ses rapports. En montrant de la sorte l’image réfléchie, on crée une énigme : nous sommes appelés à déterminer s’il s’agit d’un reflet ou d’une peinture.

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Ni avant, ni après… mais à ce moment précis [ 25 septembre 2010 ]

Cette scène est croquée sur le vif pendant les vacances des fêtes, l’hiver dernier. Un agent de police new-yorkais remet une canne de Noël au conducteur d’un autobus. Comme on le sait, la force d’une photographie tient parfois dans le rappel de sa dimension temporelle. Dans la fraction de seconde qui précède ce moment, les deux hommes ne font que se regarder. À l’opposé, le chauffeur ne tardera pas à ramener sa main dans la cabine et à poursuivre sa route. Pas question de bloquer impunément la circulation.




Ce qui nous plaît dans cet instant décisif, c’est que les personnes tiennent toutes deux l’objet en main. L’aspect symbolique surgit alors. Ils procèdent comme s’il s’agissait d’un témoin, ce petit bâton que doivent se passer les coureurs à relais.

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Lorsque le sujet prédomine [ 30 août 2010 ]

L’éternelle question en photographie. À quoi fait allusion un observateur lorsqu’il dit apprécier l’image qu’il examine? Les qualités du traitement photographique ou le sujet lui-même? Prenons à titre d’exemple le cas ci-dessous. Comment distinguer si l’appréciation ne découle pas littéralement (voire uniquement) de notre sensibilité commune au charme de l’enfance? Est-il possible de regarder pareille image sans se laisser distraire par ce qui nous est montré, ni se laisser envahir par le «regard attendrissant d’une fillette aux fins cheveux blonds»? Il en va de même lorsqu’on nous montre une scène curieuse, un lieu spectaculaire, etc. C’est souvent l’intérêt pour ce qui est identifié dans l’image qui prime et que l’on aurait de toute façon si on nous présentait la chose elle-même plutôt que sa représentation.




Bref, nous voulons à nouveau souligner cet assujettissement chronique du spectateur à l’égard de la tension provoquée par la représentation. Lorsque ce qui est montré fait totalement écran au jugement pouvant être porté sur l’image en soi, on peut se demander quel a été le rôle du photographe. S’agit-il de simplement fixer sur un support la trace d’un réel déjà empreint de beauté?

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L’épaisseur du temps par le mouvement [ 22 août 2010 ]

Rien n’est plus intrigant que le résultat improbable d’un filé photographique. Après de nombreux essais, lorsqu’enfin la vitesse d’obturation retenue est juste assez lente (1/40 ième de seconde pour l’image ci-dessous) et que le suivi panoramique que l’on réalise est bien coordonné avec le mouvement du sujet, on se sent approcher du but. Mais ce n’est pas tout.




Il y a toute une gamme d’états statiques ou cinétiques dans une scène, chaque objet prenant place sur l’échelle des diverses formes de mobilité. Les roues du vélo tournent à la fois sur elles-mêmes et de gauche à droite, tandis que l’édifice en arrière-plan, lui, est bel et bien statique, même si l’image nous le montre complètement flou. Et qu’en est-il des voitures? En mouvement, ou garées? Et les jambes du cycliste? Et la fixité de son corps? Et les replis de ses vêtements? C’est dans ces situations que l’on est à nouveau frappé par la transposition du temps en photographie et la ponction que l’obturateur opère sur le défilement des événements dans la réalité.

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Tirer parti d’une contrariété [ 1 août 2010 ]

Lors de la visite de lieux touristiques largement documentés comme le Louvre, le Parthénon ou le Taj Mahal, il arrive bien souvent que la réalité ne corresponde pas tout à fait à ce qui avait été anticipé. La vision idéale—les images de sites touristiques publiées dans les brochures promotionnelles, évoquant un décor immaculé où l’on s’est empressé d’y évacuer toute présence humaine—se trouve bousculée par des contraintes.




Ici, certaines des fontaines entourant la pyramide du Louvre sont en chantier et temporairement hors d’usage. Pourquoi alors ne pas tirer parti de la plomberie apparente? Et puisque les bassins sont à sec et que l’on peut y circuler, pourquoi pas des plans rapprochés, afin d’exploiter ces étranges structures? Finalement, les lignes courbes en présence à l‘avant-plan n’offrent-elles pas un contraste admirable avec les droites angulaires de la forme pyramidale?

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Patience, réflexion, hasard, forme et temps [ 30 juillet 2010 ]

La fabrication d’une image photographique passe obligatoirement par un processus. L’étape incontournable avec ce médium se nomme la prise de vue. Or, ce qui peut paraître comme une tâche banale et simpliste est en réalité un mélange complexe de choix pour lesquels un photographe consciencieux devient de plus en plus attentif. Dans son ouvrage «Derrière l’objectif de Willy Ronis. Photos et propos.», le photographe parisien résume bien, à l’aide de cinq mots clés, l’alchimie qui est à l’œuvre.




1) Patience : Pour Ronis, c’est l’attente sur place du moment opportun. Dans le cas qui nous concerne, c’est aussi le temps consacré à la socialisation et au contact humain, notamment lorsque les sujets sont des étrangers. C’est aussi le principe de ne pas renoncer devant des défis de prise de vue un peu plus ardues.
2) Réflexion : Malgré le temps maussade, avec une météo aux antipodes des scènes de plage ensoleillées, il me semblait que le point de vue idéal m’obligeait à m’avancer dans l’eau le plus près possible des baigneurs. Pour Ronis également, le photographe «prend le temps d’organiser», cadrant en fonction des potentialités de la scène. On «négocie l’aléatoire» en notre faveur, augmentant nos chances de donner plus de sens à l’image.
3) Hasard : Les deux garçons, en voulant conserver le contact visuel avec moi malgré la pluie abondante, ont introduit une gestuelle originale. Cette pose ne leur a pas été demandée. Or, le fait de placer les mains en cercle autour des yeux les amène à mimer notre propre posture, celle d’une personne scrutant le monde au travers de son instrument de visée.
4) Forme : Se présente à moi une série d’objets bien définis : un voilier ancré à la coque rouge et bien contrastante, deux personnages isolés dans un espace autrement inoccupé, une frange de végétation se profilant sur des montagnes à peine perceptibles.
5) Temps : Les garçons n’ont pas conservé leur posture plus de quelques secondes. Il fallait donc faire très vite. Comme on le sait, le médium photographique s’appuie obligatoirement sur une coupe temporelle et l’événement observé ne reviendra pas, à moins de procéder cette fois à une mise en scène.

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