Louis et Bertha
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Cela fait des semaines que j'essaie d'écrire quelques mots à votre sujet ou plutôt à notre sujet. Je me dérobai à chaque tentative. Aujourd'hui, il n'est plus question de faire marche arrière. Peut-être serait-ce plus facile de me souvenir, de vous dire mes sentiments si je simulais une lettre que je vous adresserai plus tard.
Je vous rencontrai, il y a déjà plus de deux ans. Nous avons discuté de mes intentions... à peine. Dès lors vous m'avez accordé votre confiance en me laissant vous photographier. J'ai toujours voulu tout vous montrer, avec une certaine appréhension au départ. Je voulais que vous puissiez avoir un droit sur ces images. Dès les premières, vous avez vu les planches contact et n'avez émis aucune réticence à ce que je poursuive mon travail. Mes photographies ne se veulent pas un constat social, j'aimerais qu'elles soient avant tout le récit de notre amitié. J'espère ce travail respectueux.

Sacré comité d'accueil lors de ma première visite: le chien a arrosé mon sac. Depuis, vous vous assurez que Je pose bel et bien mes affaires en hauteur.

Après avoir accompli un premier travail photographique, je vous ai naturellement rendu visite quelques fois afin de prendre de vos nouvelles, et ce, sans appareil. Un jour, Louis, vous m'avez interpellée en me manifestant votre désir d'être photographié à nouveau. Cela était devenu un jeu pour vous comme pour moi, encore aujourd'hui. Un jeu pesant parfois car je ne sais comment le renouveler. Vous ne semblez pas vous lasser, moi non plus. Je suis bel et bien revenue avec mon appareil photographique. Je voulais faire quelques portraits, je changeai de format puis passai à la couleur - sans abandonner totalement le noir et blanc, avec certaines craintes au début, notamment celle d'ajouter une couche superflue à mon propos.

Je vous ai nommé durant des mois, Luiz; un jour, vous m'avez simplement répondu que c'était, non pas Luiz, mais Louis. Je passai de temps à autre, moins régulièrement que ces mois passés.
Nous nous sommes attachés les uns aux autres au fil du temps.
Je sais que vous attendez mes visites. Je ne sais comment nous nous passerions de ces moments si je venais
à quitter Bruxelles.
Nous nous écrivons de temps en temps de petits mots quand je suis partie.
Vous vous inquiétez à mon égard si je vous laisse trop longtemps sans nouvelles.

Je ne sais pas grand-chose de vous, si ce n'est que vous ne cachez pas votre pauvreté. Je ne connais que des bribes de votre vie. Je ne sais pas comment vous en êtes arrivés là et ne cherche pas à le savoir. Nous discutons de nos quotidiens, de nos petites misères mais pas trop, de la pluie et du beau temps. Jamais je ne pousserai la porte de cette chambre défendue sans que vous m'y autorisiez.

Je vous amène régulièrement des petits tirages que vous accumulez soigneusement dans un album, Louis.
A vrai dire, j'arrive toujours avec des séries en double afin que l'un comme l'autre, vous puissiez en disposer comme vous l'entendez - une des exigences que vous m'ayez imposée. Une autre était que je vous donne les tirages de toutes les images mais je n'arrive pas à suivre, et puis parfois, je n'ai pas l'envie de vous en donner certaines. Alors Louis, vous me rappelez à l'ordre et me demandez de venir avec plus la prochaine fois.
Juxtaposition d'images tirées de nos rencontres, aussi posées. Vous êtes un poseur, Louis; je n'en dirais pas autant de vous, Bertha.
Vous avez fait ma connaissance en me voyant, vous ne me voyez plus aujourd'hui et me reconnaissez à la voix. J'ai pourtant parfois l'impression que vous me fixez d'un regard intense.
Nous avons partagé des moments en tête à tête, sans se dire grand chose, lorsque Louis, vous étiez à la clinique afin de vous reposer.
Je ne communique par les mots que rarement avec vous, Bertha, puisque vous êtes flamande. J'avais pourtant laissé entendre que je tenterai d'apprendre un petit peu. Louis, vous êtes notre intermédiaire.

Suite à une image faite par votre fils, Bertha, je me suis immiscée dans quelques images de temps à autre, me servant d'une glacière le plus souvent comme pied ou usant de tout autre artifice.

Certains jours, je traîne un peu les pieds pour aller vous voir et je repars toute pleine de vie tant nous avons passé un bon moment. D'autres fois, je repars l'âme triste. Je ne peux expliquer ce qui me retient, ce qui me pousse, si ce n'est que vous êtes des êtres attachants.
Vous ne vous vous plaigniez jamais.
Je vous admire lorsque je vous vois compter votre monnaie et vous empresser d'aller rendre cent francs à la personne à qui vous les devez.

J'ai oublié votre date d'anniversaire, Bertha; Louis me l'a bien fait remarqué. Pourtant je l'avais notée dans mon agenda. Je ne sais plus quand est le vôtre, Louis.

Vous vivez la radio allumée, même que depuis plusieurs semaines je vous surprends à écouter France Inter et je râle car je n'arrive pas à capter la fréquence sur ma radio.

Louis, vous avez tenté une fois de m'asphyxier à l'eau de javel. Nous étions tous les trois en train de tousser, mes yeux ne cessaient de pleurer. Le chien manquait de s'étouffer, seul le chat restait stoïque.

Vous n'êtes pas toujours le maître du jeu, Louis et vous le savez. Vous vous laissez surprendre, mais Bertha surtout, depuis les premières images. Vous me laissez vous appréhender même si je dois parfois, Louis, vous demander d'arrêter de bouger ou de fermer la bouche.
Vous attrapez Bertha par la main, le cou afin que je vous photographie tous les deux.

Nous partageons du bonheur, des petits instants de vie.
Parfois vous m'offrez un café et je repars le coeur palpitant, aussi toujours imprégnée de cette odeur de tabac même si vous avez essayé à plusieurs reprises d'arrêter de fumer.

Je souhaiterais que ces portraits touchent les spectateurs et les portent à se faire leurs propres histoires de vos personnages.

Vous m'avez souvent dit, Louis, que vous m'aimiez beaucoup comme copine. Je suis également très attachée à vous deux, Louis & Bertha. Vous êtes une belle aventure humaine.
Comme je vous le dis souvent, prenez soin de vous en attendant de vous revoir bientôt.

karineke,
mai 2001.